A retrousse banc (sujet et titre de Claude Ecken)

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A retrousse banc (sujet et titre de Claude Ecken)

Message par Chris Duparc le Jeu 10 Avr 2008 - 23:37

Si vos pas vous mènent un jour du côté des jardins du Luxembourg. N’hésitez pas. Osez emprunter jusqu’à leur extrémité les allées qui vous éloignent du Palais. Vous arriverez au jardin Marco Polo.

Les statues de Carpeaux vous accompagneront alors jusqu’à son chef d’œuvre. La Fontaine des Quatre parties du monde vous accueillera. Ainsi les quatre nymphes montées sur leurs destriers et portant le monde sur leurs épaules ne manqueront pas de vous inviter au recueillement devant tant de beauté en ce lieu assemblée.

Vous verrez peut-être sur votre gauche, cerné par des marronniers centenaires pour la plupart d’entre eux, un petit banc bien ordinaire. Il vous sera le bienvenu durant votre contemplation. Vous ne le remarquerez peut-être pas, mais il est fait d’un bois ancien.

Extrait d’un arbre millénaire, venu d’une forêt qui n’existe plus depuis fort longtemps. Il est en ce jardin tel le trône d’un royaume oublié sur lequel l’histoire s’est refermée. Et pourtant la solennité du lieu ne manque jamais de le mettre en valeur, au milieu de ses sujets, encore debouts. Lui est façonné pour l’éternité. Quel menuisier assez aguerri ou assez fou en fit-il son ouvrage ? Le temps a repris le nom de l’inconnu et nous a laissé sa création. Mais l’œil humain ne perçoit pas toujours ces choses là, c’est en cela qu’il est celui du mortel et non celui d’un dieu.

***

Paul n’avait pas le temps de fréquenter les parcs publics. Son métier de trader lui prenait tout son temps. Il gagnait certes bien sa vie, mais le stress des salles de marchés le rongeait. Il ne l’évacuait que dans d’autres salles ; de musculation avec d’autres jeunes cadres dynamiques trop embarrassés par leur dévotion laborieuse pour aller courir ou simplement s’aérer à la campagne, ne serait-ce que le temps d’un week-end. Une vie de cloîtré de la mondialisation, comme il disait souvent à sa psy, seule concession qu’il faisait à la médecine, afin d’évacuer le reliquat de pression que la fonte n’avait pas dissous dans la douleur et la sueur.

Aussi, quand cette grève de la RATP le laissa en plan, fut-il pour le moins décontenancé. Il était 22 heures passée, après une journée où des milliers de chiffres avaient encore défilés devant ses yeux, quand le bus s’arrêta sans prévenir. Sans qu’il n’y ait d’arrêt prévu sur cette ligne que Paul empruntait depuis plusieurs années. Le chauffeur coupa le moteur, empocha la clé de contact et, tout en ajustant sa veste, annonça à ses passagers que le préavis de grève venait de prendre fin et, qu’à l’instar de ses camarades, il devait laisser son véhicule sur place. L’homme partit tranquillement sans que quiconque ne réagisse, tant ce comportement était inattendu.

Le premier choc passé, les passagers sortirent un à un par les portes laissées ouvertes, se demandant ce qu’ils allaient bien pouvoir faire pour rentrer chez eux. D’aucun parla des menaces que les syndicats faisaient peser depuis plusieurs semaines sur le gouvernement ; ce mouvement allait être dur et ils ne risquaient pas de trouver un quelconque moyen de transport à leur disposition : les taxis aussi devaient se joindre à l’action.

Paul fit rapidement le point. Il était sportif et une petite marche, voire une course, dans les rues de la capitale ne l’effrayait pas. Dans son métier, il était tendance de porter ces chaussures de style sportif qui n’auraient pas déparées les pieds d’un marathonien expérimenté. Certes, depuis quelques temps son assiduité à la salle de sport s’était ressentie du surcroit de travail que lui avait confié son boss. Mais il se sentait bien. Epuisé, mais bien. Il n’était qu’à trois kilomètres de chez lui, alors cela ne serait pas trop pénible à parcourir. Ce soir de février était frais, mais ce n’était pas désagréable. Finalement, ce serait sûrement une balade intéressante qu’il n’avait jamais pris de temps de faire mais que ce concours de circonstances allait permettre. Aussi, ce fut sur une foulée légère qu’il entama sa course vers le quartier latin.

Durcissant le rythme, il en arriva rapidement à un quasi sprint. Peu lui importait, il ne fumait pas et faisait des kilomètres, moins ces derniers temps, sur les tapis roulants de sa salle favorite. L’air frais en cette nuit de février commençait à lui brûler les poumons à chaque inspiration. Arrivé à hauteur du Palais du Luxembourg, la douleur devenait lancinante, il décida de couper par les jardins. A cette heure, personne n’était en vue, les gardiens ne l’auraient certainement pas laissé écraser quelques plates-bandes s’ils avaient été dans les parages. Il sortait des allées et entrait dans le jardin Marco Polo quand une douleur plus forte se fit dans sa poitrine.

Dans un ultime effort, il contourna la fontaine, cessa sa course et s’assit sur un des bancs du jardin, délaissé par les clochards qui généralement squattaient l’endroit. Ils avaient déserté l’endroit depuis que le ministre du logement social avait mis en place un service de rafles, pour les exiler à la périphérie de Paris où ils avaient plus de chances de trouver un abri. Etrangement Paul remarqua instantanément que ce banc n’était pas froid, comme il s’y attendait. Une douce chaleur semblait irradier du bois qui le constituait et lui fit oublier la douleur tout en lui rendant un souffle à peu près normal.

C’était un banc de bois comme on n’en fait plus. Depuis longtemps le mobilier urbain était passé au métal puis aux plastiques améliorés, bourrés de nanotechnologies, électrocutant les pigeons et dissolvant leurs fientes. Mais ici, pour le cachet du jardin, on avait gardé un bon vieux banc de bois. Paul avait lu que seuls les bancs nanoplastifiés pouvaient être chauffants, sans jamais en avoir lui-même essayé. Il avait d’ailleurs fait un gros coup grâce à cette information en spéculant sur le développement de cette technologie en Ethiopie où, depuis l’explosion nucléaire qui avait réduit en cendre la plus grande partie de l’Iran, la neige recouvrait le désert de la corne de l’Afrique.

Quand il eut récupéré, il se dit qu’il se sentait bien sur ce banc, mais il devait malgré tout rentrer chez lui. Il n’était plus très loin maintenant. Deux pâtés de maisons tout au plus avant d’atteindre son petit appartement de deux cents mètres carrés, boulevard de Port-Royal. Pour se relever, il posa les mains sur le bois et ressenti un picotement. Ce n’était pas à proprement parler une décharge électrique, mais plutôt une douce sensation qui remontait le long de ses membres. Se laissant porter, il eut l’impression d’être une extension des fibres du bois. Il ferma les yeux. La délicieuse sensation dura toute la nuit et, au petit matin, Paul dut se faire violence pour aller travailler.

Se lever lui fut pénible, mais nulle fatigue ne se manifestait dans son corps qui, de plus, semblait vidé de tout stress. Il fit un rapide détour par son appartement histoire de se doucher et de se raser. Il se regarda dans la glace de sa salle de bains et se dit qu’il ne s’était pas vu ainsi depuis la photo de sa promotion de l’école de commerce. C’était comme s’il avait rajeuni.

Il devait cependant réintégrer son bureau à la Défense, trop de travail en attente devait être traité dans la journée, sous peine de fortes pénalités sur sa prime de fin d’année. La grève générale avait été proclamée durant la nuit et il n’aurait pas moins d’une heure de marche à accomplir pour s’y rendre. La radio faisait état de nombreux cortèges qui avaient déjà commencés à se former et qui risquaient encore de le ralentir. Il ne s’était jamais préoccupé de syndicalisme, des autres et, plus généralement, de toute chose qui ne lui était pas directement profitable. Il se fichait bien de ces manifestants qui allaient battre le pavé toute la journée, dans le froid. Il avait un bon job qui l’attendait, de l’autre côté de Paris. Rien de l’empêcherait de s’y rendre, dut-il traverser ces hordes braillardes qui l’indifféraient. Il se sourit une dernière fois dans la glace, mit sa veste et sortit.

Passant devant le jardin Marco Polo, il regarda le banc au travers des grilles. La neige qui était tombée pendant qu’il se refaisait un look présentable ne l’avait pas recouvert. Cela ne lui parut même pas étrange sur le coup. Il allait repartir quand il eut un frisson, envie de s’y assoir à nouveau. Comme il y était bien. Mais son travail l’attendait et puis, plus il se rapprochait du banc, plus il pensait … Au diable le boss. Rien de marchait dans le pays, alors pourquoi se forcer à travailler, le réconfort était à quelques pas de lui. Il était encore à une cinquantaine de mètres quand il vit une vieille femme passer à proximité du banc. Il craignit un instant qu’elle ne profite de « son » banc en s’y asseyant, mais non, elle semblait pressée d’aller rejoindre un des cortèges ; un autocollant d’une organisation syndicale quelconque avait en effet été collé à la hâte sur son manteau. Va brailler avec les autres, pensa-t-il d’abord. Soulagé, Paul se dit que cela ne pouvait pas durer. C’est alors qu’il eut l’idée.

***

Cela faisait deux semaines que Paul était chez lui, sur son banc. En effet, il l’avait ramené chez lui. Vol de mobilier urbain, ca pouvait coûter jusqu’à un an ferme, mais tout le monde était en grève et s’en fichait. Il avait réussi à trouver un utilitaire dans une des dernières agences de location encore ouverte, porté le banc, étrangement léger pour du bois massif, puis monté le banc avec l’aide de son concierge. Ce dernier portait ses gants comme d’habitude, lui évitant ainsi de ressentir les ondes bénéfiques irradiant du banc. Pour s’assurer de son silence, Paul lui donna pas loin de mille euros. Peu importait, l’argent ne comptait plus. Son bien, son banc était maintenant à lui seul.

Deux semaines donc que Paul était sur ce banc. Seule la radio animait un peu son univers. Il était si bien. Chez lui. Pour profiter du contact si particulier avec son nouveau bien, il s’était allongé nu sur le banc et se laissait porter par les radiations qui traversait son corps. Tout d’abord, ce fut un immense bien-être qu’il ressentit dans toutes les fibres de son corps. Mais rapidement des ondes orgasmiques commencèrent à le transcender le menant dans une douce extase que seul le sommeil éteignait, pour quelques heures seulement. Et le cycle recommençait sans cesse.

Il aurait put vivre une éternité entière cette douce torpeur qui lui faisait tant de bien, le détachant du monde et lui procurant un sentiment de bonheur infini. Il n’aurait su dire de quoi il s’agissait, mais il se sentait si bien qu’il ne quittait plus son banc, ni même la position qu’il avait adoptée : les yeux portés vers son plafond aux moulures savantes qui maintenant lui semblaient si fades à côtés des merveilles qui vibraient au plus profond de lui-même. Il en oubliait de se nourrir et c’est lorsqu’une soif dont il ne pouvait plus faire abstraction se fit trop pénible qu’il tenta de se relever. Il ne put bouger. Il prit peur. De sa main libre, il tenta de s’appuyer sur le sol, mais il ne parvint pas à l’atteindre. Il décida de porter sa main dans son dos, mais ne put la glisser entre ce dernier et les lattes du banc. Il était comme soudé au banc, chair et lignite unis en un accouplement contre-nature. C’est alors qu’il se mit à crier. Mais personne ne l’entendit. Il faut bien dire qu’il avait englouti une véritable fortune dans ces travaux d’insonorisation.

***

— Oui, lieutenant.
La radio grésillait mais le policier s’échinait à comprendre ce que son supérieur lui disait.
— Je sais bien que je dois me rendre avec Marchal sur le parcours de la manifestation, mais j’ai un mort ici, reprit l’homme.
Re-grésillement
— Non, pas un manifestant. Un type genre goldenboy qu’on a trouvé ce matin.
Nouvelle salve avec un léger chuintement cette fois.
— Oui, jardin Marco Polo. Merci pour l’ambulance, chef.
Le policier coupa sa radio et dit à son collègue :
— On devrait aussi se mettre en grève. Avec un matos pareil, comment veux-tu qu’on fasse bien notre boulot ?
— Sais pas Marcel, Sais pas, répondit l’autre. Mais c’est quand même bizarre ce type qu’on ramasse, c’est pourtant pas un clodo. Qu’est-ce qu’il pouvait bien fiche sur ce banc par moins quinze ?
— Qu’est-ce que j’en sais moi, repris le maréchal des logis Marcel Dupuis, c’est le troisième qu’on ramasse depuis deux semaines. Au même endroit en plus.
Au loin, la sirène de l’ambulance se faisait entendre. Les deux gendarmes s’éloignèrent du corps afin de guider les secours entre les arbres qui semblaient barrer l’accès au banc.

***

Le printemps était précoce cette année, l’homme se sentait bien. Après la grève générale, les choses avaient bien changées avec ce nouveau gouvernement qui défendait le plein emploi et qui, cela ne s’était pas vu depuis le front populaire, y mettait les moyens. Il avait enfin trouvé un emploi à sa mesure. Ca devait être du côté de la Défense, d’après l’agence du plein emploi. Il savait qu’il réussirait. Traversant le jardin Marco Polo, il décida de s’allumer une cigarette, de s’asseoir sur un banc et de regarder les pigeons se chamailler. C’était sa dernière journée de chômage, de galère, mais aussi, un peu, de liberté. Il comptait bien en profiter pour rêvasser un peu. C’était sa dernière journée.


Chris Duparc - Mai 2007
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